Depuis un peu plus de deux semaines maintenant, les cerisiers sont en fleurs.
Il faut savoir qu'ici, la floraison des cerisiers (appelés "sakura") c'est tout un événement. C'est la cinquième fois que je viens au Japon, mais la première fois que j'y suis à cette période de l'année. Or à chacune de mes visites précédentes, plusieurs personnes ont trouvé le moyen de me dire que c'était bien dommage que je ne sois pas là pour la floraison des sakuras, parce que quand même tout est beaucoup plus beau à cette période. Cette fois-ci, j'étais donc très impatient de vivre cet événement.
J'avais initialement l'intention de voir ça à Hiroshima d'abord, puis d'aller à Kyoto ou Tokyo la semaine suivante pour en profiter encore plus. Cependant, comme tout le Japon et tous les touristes du monde veulent visiter ces grandes villes au même moment, tous les hôtels sont complets (même en ayant triplé leurs tarifs habituels) et j'ai donc décidé que je resterai ici. Il y avait tout de même de quoi faire dans le coin, donc ce n'est pas bien grave.
Le printemps et les sakuras donnent l'occasion de se regrouper pour "hanami", c'est-à-dire littéralement "regarder les fleurs" (hana (花) signifiant "fleur" et mi (見) étant le radical des verbes "voir", "regarder", etc.). Et justement, Katsunobu, un professeur du département, m'a invité à participer à hanami avec des amis à lui il y a deux semaines.
Je suis donc allé les rejoindre dimanche matin, sur les rives de la rivière Ota, au bord d'un parc à proximité du château (tout ça pour dire que c'était un endroit vraiment joli) :
Arrivé sur place (et même un peu avant, particulièrement en traversant le parc puisque j'arrivais de l'est) j'ai compris que l'ensemble du Japon s'était en fait donné rendez-vous ce jour-là. Le parc, les rives du fleuve et à peu près toute surface couverte d'herbe étaient occupés par des groupes de tous âges qui avaient étalé leur matériel à pique-nique et tout autre dispositif adapté à l'occasion, que ce soit pour jouer, se reposer ou préparer à manger (du coup je suis un peu curieux de savoir à quoi ressemblait le parc d'Ueno qui se trouve en plein centre de Tokyo).
Le groupe qui m'avait invité avait installé une tente, des tables couvertes de choses à manger et à boire quelques grills pour préparer diverses grillades et chauffer du saké, et quelques autres dispositifs.
Bien que je ne connaisse personne, comme j'étais le seul étranger du groupe, quand Katsunobu a commencé à me présenter, tout le monde est venu me voir pour se présenter (ils ont fait ça vite là, je n'ai pas eu les hobbies de tout le monde) puis ils ont voulu me faire goûter de tout.
Je suis plutôt du genre à manger beaucoup dans des circonstances comme celle-ci mais là je dois avouer que je n'ai manqué de rien. Déjà, je ne sais pas où ils gardaient les réserves (parce que sur la photo on ne voir pas vraiment de grosse armoire à provisions, ni de voiture à proximité) mais les tables se remplissaient constamment au fur et à mesure qu'on mangeait ce qu'il y avait dessus (peut-être que la petite tente jaune avait été posée par Mary Poppins et qu'elle recelait d'un stock inépuisable). D'ailleurs je me suis personnellement plus attaché à ce qui se mangeait, mais ceux qui étaient venus boire n'étaient pas en reste non plus.
J'ai dû goûter au moins une vingtaine de sakés (et autres alcools assimilés) différents. Il y avait une table spécialement dédiée aux bouteilles d'alcool (celle autour de laquelle il y a le plus de monde sur la photo de la tente...) sur laquelle les bouteilles étaient continuellement vidées et renouvelées comme par enchantement. Je pense que je peux maintenant vraiment déclarer que je n'aime pas le saké, parce que, bien qu'en ayant goûté différentes sortes, dans différentes conditions (glacés, froids, à température ambiante ou même chauffés au bain-marie), de différents âges, dont apparemment certains très bons et très rares (Katsunobu, qui est un très grand buveur de saké, m'a plusieurs fois expliqué qu'il adorait ces réunions parce qu'elles donnaient l'occasion de trouver une quantité de sakés de grande qualité, ce qui est très rare), je n'en ai vraiment apprécié aucun.
Comme à chaque fois que mon verre était vide, quelqu'un me sautait dessus pour le remplir et que, bêtement, j'ai le réflexe de boire le contenu de mon verre quand il n'est pas vide, j'ai bu plus de saké en une journée que je n'en avais bu le reste de ma vie. D'ailleurs comme le temps était magnifique et que le soleil tapait fort, je suis rentré chez moi avec un mal de tête assez prononcé.
Toutefois, bien que n'ayant pas apprécié l'alcool à sa juste valeur (pas d'umeshu malheureusement, même si tous les japonais à qui je dis que j'adore ça sont très contents de l'apprendre et tous me déclarent qu'ils adorent aussi, mais apparemment pour hanami, c'est du saké), ce qu'il y avait à manger était très bon. Il y avait vraiment un peu de tout, beaucoup de préparations à base de légumes, riz, haricots (même des "pickles" marinés pendant plus de 10 ans), du poisson et de la viande (plusieurs morceaux de cerf, dont celui qui grille sur la photo du barbecue), et même des chamallows à griller pour les enfants :
Tout ceci a duré environ 5 heures (à manger et boire continuellement, sur des tables qui ne désemplissaient pas), de 11h à 16h. À la fin, quand les gens ont commencé à ranger le tout, ils ont vendu aux enchères tout ce qui restait d'ouvert. C'était fait assez rapidement, un type décrivait rapidement le produit ("un quart de bouteille de saké machin-chose") en donnant un prix indicatif, si quelqu'un était preneur il l'avait directement en général, et une fois ou deux il y avait plusieurs volontaires donc le prix montait un peu.
Comme j'étais français, ils ont décidé de me donner d'office un pain qui avait été apporté et pas entamé (quelques autres pains avaient quand même été mangés avec des sauces ou crèmes, avec quelques fromages, et avec trois petites boîtes de terrine que j'avais apportées). J'ai eu beau leur dire qu'ici je n'avais pas grand chose à manger avec du pain (sans fromage et sans charcuterie ça limite un peu), comme il venait d'une boulangerie qui avait une bonne réputation ils ont voulu avoir mon opinion. L'avantage quand on est français au Japon c'est qu'on est tout de suite considéré comme expert en plein de choses. Là pour le pain, ça va encore, je peux distinguer le bon du mauvais (d'ailleurs celui-là était tout à fait acceptable), mais ils veulent avoir mon opinion sur le vin et par extension tous les alcools alors que là pour la peine je suis très mauvais (ils m'ont demandé quel saké je préférais parmi deux qui se ressemblaient et suite à ma réponse (sur un ton très peu convaincu) ils sont partis dans un long débat de "ah, tu vois, il est bien meilleur celui-ci" comme si j'avais finalement tranché de manière indiscutable le débat). Ils m'ont aussi demandé avec appréhension si j'aimais bien le café qu'ils m'avaient servi (alors que je n'aime pas le café de manière générale, donc pour un expert, j'ai tendance à préféré les gros verres de café tout dilué et plein de crème parce que justement on ne sent pas le café) et ce que je pensais du thé (et là, honnêtement, les asiatiques en thé ils se défendent plutôt mieux que nous). Bientôt ils vont me demander des conseils sur la préparation du riz...
C'était donc une journée bien remplie et très agréable. Le temps était beau et tout le monde en profitait. C'était l'image du printemps qu'on ne voit d'habitude que dans les films (parce que là je vous raconte ce qui se passait dans le groupe où j'étais mais il y en avait des dizaines comme ça tout autour de nous).
Et le rapport avec les sakuras ? me direz-vous... Il est assez anecdotique. Notez tout de même sur les photos qu'il y en avait tout le long du fleuve (sur chaque rive) et dans le parc. Mais tout le monde s'en fichait royalement. Le véritable intérêt de hanami ce n'est pas de regarder les sakuras, mais de se regrouper au moment où ils fleurissent. Katsunobu m'a décrit hanami comme étant un "événement synchronisant". L'événement en lui-même (bien que très joli) n'est pas aussi important que l'occasion qu'il donne de faire sortir tout le monde de chez soi le même jour pour y partager nourriture, boisson et toute autre chose qui se partage (comme par exemple un bon moment). D'ailleurs le groupe avec qui j'étais est apparemment un groupe de personnes de situations très diverses (en particulier Katsunobu est le seul de l'université, ce qui lui vaut le droit d'être appelé "le professeur"), qui ne se rencontrent que deux ou trois fois par an lors d'occasions comme celle-ci. Et pourtant ils semblent tous se connaître très bien parce que, bien qu'ils ne se voient pas souvent, quand ils se voient ils ont vraiment l'occasion de partager beaucoup de choses.
| En repartant je suis passé par le château, mais il n'y avait pas énormément de cerisiers dans la cour, donc rien de bien exceptionnel (mais ça fait toujours des jolies photos) |
L hanami me fait penser à l "iftar" : on se retrouve, on invite des amis, on fait la fête pendant des heures pour un évènement, dont finalement on ne parle pas.
RépondreSupprimerÀ la différence que les iftar se renouvellent tous les soirs pendant un mois !!!
Jolies photos.
Oui, c'est un peu la même idée. Ici ils n'ont pas vraiment de fêtes religieuses à l'échelle nationale (en partie parce qu'il y a une foule de religions différentes qui cohabitent) donc les occasions de rassemblement sont plutôt liées à des événements naturels, mais le principe reste le même : trouver un prétexte pour faire la fête.
Supprimerbien tenté par le pique-nique.. vous recommencez ce week-end ? je viens ! :D
RépondreSupprimerMalheureusement je ne pense pas... Il va falloir attendre un an. Cela dit un des membres du groupe a annoncé à un moment qu'il allait faire une autre rencontre en mai pour manger de la viande (à un moment j'ai dit que j'aimais bien une des viandes qu'ils m'ont fait goûter et du coup il a dit qu'on allait faire un truc spécialement pour ça).
SupprimerTu peux essayer de passer dans ma valise à mon retour après mon passage en France :)
Tssss....
RépondreSupprimerT'as oublié de mettre un paquet de 99 kg dans ta valise..